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Portrait : Joëlle, factrice à vélo à Senlis

publié le : 8 mars.

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Joëlle, factrice à vélo à Senlis

Portrait d’usagers du vélo, dans le sud de l’Oise, c’est l’objet de cette nouvelle rubrique que nous avons inaugurée dans notre magazine n° 17. Si vous aussi, vous souhaitez vous faire tirer le portrait, contactez nous.

Dominique est allée à la rencontre de Joëlle, Factrice à Senlis

Dominique : Bonjour Joëlle, vous avez donc bien voulu nous parler de votre expérience en tant que factrice et utilisatrice depuis nombre d’années d’un vélo ...

Joëlle : Depuis 82 et factrice depuis 81

Dominique : Donc depuis 35 ans, n’est-ce pas ?

J : Eh oui ! Je l’utilise aussi pour monter chez moi, à Bonsecours jusqu’à la Poste.

D : Parlez nous de votre vélo. C’est un vélo très lourd me disiez-vous lorsque nous nous rencontrions dans les rues de Senlis

J : Oui c’est un vélo très lourd avec un cadre adapté à la charge, avec la batterie et le moteur

D : Combien il pèse ?

J : Je ne sais pas mais ce vélo électrique n’est pas adapté dans le centre-ville. Pour les distances, c’est très bien mais dans le centre-ville, avec les pavés, les vibrations font sauter les contacteurs et ça dérègle tout. Donc je ne prends pas forcément la batterie.

D : Qu’est-ce qui serait le plus adapté ? Un vélo non électrique ?

J : ça dépend des tournées. Au centre-ville, ce serait mieux une charrette, à pieds

D : C’est quoi une charrette, dîtes-nous ?

J : Un chariot électrique mais avec les pavés du quartier historique, le problème reste le même

D : Il y aurait peut-être des vélos plus adaptés ?

J : Je ne sais pas

D : C’est votre vélo dont vous êtes responsable ,

J : Non, le vélo appartient à la tournée, donc si je ne suis pas là il faut que je le laisse. Comme je sais que c’est mon outil de travail, j’y fais attention, je le nettoie, je graisse la chaîne.

D : C’est vous qui faîtes les réparations vous-mêmes, comment ça se passe ?

« j’ai ajusté la lumière arrière et avant, acheté, bricolé, c’est fait, j’ai la sécurité »

J : Il y a un réparateur qui passe une fois par mois, il faut signaler. C’est souvent les freins. Tout dépend comment on l’entretient. Mais il y a aussi l’usure, les lumières avec les connecteurs ça bouge. Alors j’ai ajusté la lumière arrière et avant, acheté, bricolé, c’est fait, j’ai la sécurité

D : Depuis combien de temps vous avez le vélo électrique ? Et avant comment c’était quel genre de vélo ?

J : ça fait bien dix ans. Avant on se débrouillait, on n’y pensait pas en fait, c’était très bien mais j’étais plus jeune. Avant, la première mise en service il fallait notre propre vélo. Ils appelaient ça la première mise, ils nous remboursaient à peu près la moitié du prix du vélo. J’avais acheté à l’époque mon vélo chez Motobécane, chez Petit, à Creil. Je l’ai gardé 16 ans, j’ai fait ma distribution avec. Après c’était un vélo de la poste.

D : Le vôtre il a quel âge ?

J : Il a 6 ans, il faudrait le changer quand-même, il y a toujours des petits trucs qui ne vont pas

D : Les autres vélos n’étaient pas si lourds que celui-là ?

J : Non. Mais le problème c’est que le cadre cassait en deux, il y avait de la charge avant et ils n’étaient pas adaptés pour la charge

D : Ce sont des charges de quel poids ?

J : Environ 40 kg ! C’est très très lourd. Il faut savoir équilibrer la charge : à l’avant, à l’arrière. Maintenant on en a moins. On avait des sacoches en cuir plus grandes. C’était bondé sur le porte-bagages, à l’avant, à l’arrière, on en avait partout, la sacoche sur le dos qu’on prenait pour les recommandés, les objets, les mandats, plus la sacoche financière pour l’argent.

D : La batterie vous la rechargez comment ?

J : Chez moi. Mais en ville je ne l’utilise pas souvent. Je la prends quand j’ai une tournée en plus, en dehors du centre ville.

D : Je suis très intéressée de faire cette interview parce que lorsque j’avais 17 ou 18 ans, j’avais demandé à être factrice à la Poste, pour les vacances, et ils m’avaient répondu, « c’est un métier trop difficile pour une femme, on ne prend que les hommes »

J : C’est vrai, c’était très dur avant. Quand j’ai débuté en 76, au centre de tri, à Creil, qui venait de s’ouvrir, j’étais auxiliaire. Ensuite j’ai passé les concours. Celui de guichetier je l’ai raté de peu et celui de facteur je l’ai eu, j’ai été nommée à Paris 11.

D : Qu’est-ce qu’on vous demandait pour le concours facteur ?

J : C’était basique à l’époque. Il fallait être fort en géographie, les départements français, outre-mer, étranger. Le tri était manuel avant, il n’y avait pas les machines. Il fallait savoir tout par cœur les codes postaux, y compris les petits bureaux. J’avais un CAP sténo-dactylo, je tapais les feuilles de présence. Et après j’allais au tri.

D : Donc après vous avez été factrice très vite

J : En 81 j’ai été nommée à Paris 11. Là ça a été dur parce que je n’avais jamais pris le train, je n’étais jamais sortie de chez moi. Il fallait que je prenne le train toute seule, j’avais peur. En plus c’était les élections de Mittérand. Je me suis retrouvé avec des sacoches sur le dos sur des quartiers que je ne connaissais pas. C’était à pied. J’avais des sacoches partout, très très lourdes, c’était aussi gros que moi. Premières intempéries, premières pluies, on n’était pas équipés. J’étais pas sûre de tenir le coup en fait. Les vêtements c’était pas des tissus comme maintenant, les polaires, c’était des tissus épais, en laine, des vêtements en genre caoutchouc pas toujours étanches

D : Vous n’aviez pas de vélo à Paris ?

J : Non, c’était piéton. Et après j’ai été nommée vite à Senlis. J’avais mon fils qui était jeune. J’étais toute seule à l’époque. Il fallait que je travaille. Je laissais mon fils à la semaine. C’est maman qui me le gardait, c’était pas facile. J’avais la route, j’avais pas le permis. Je partais de Creil-plateau, je descendais le matin, j’avais un train à 4 heures et demi, on commençait à 6 heures et quart à Paris 11. Je traversais le parc de Creil, à l’époque c’était très dangereux à pied, il y a eu des femmes agressées, c’était désert, je courrais vite surtout l’hiver, j’avais peur quand-même. Quand je pouvais, je me levais plus tôt et je faisais le grand tour. Tout ce qu’on disait à l’époque, il y avait le tueur de l’Oise. J’y pensais dans ma tête sans y penser, je courrais...

D : Donc vous avez eu votre mutation à Senlis et là vous avez pris un vélo

J : Oui et je ne savais pas faire de vélo

D : Vous n’aviez pas appris à faire du vélo petite ?

J : Si mais quand on est petit on avait les vélos des frères rafistolés et ils ne les prêtaient pas toujours, c’était un peu casse-gueule. Donc je n’ai jamais su faire de vélo, je n’avais pas d’équilibre

Donc quand je suis arrivée à Senlis, on m’a donné un vélo. Je ne savais pas en faire, je pleurais tout ce que je pouvais. Je ne sais plus sur quelle tournée j’étais, je faisais des remplacements. En plus, le vélo était chargé, j’avais peur de tomber dans la rue de la République. Le vélo était lourd, je ne savais pas équilibrer la charge. Je n’avais pas le choix. On m’a dit « faut y’aller », j’y suis allée comme ça. Après je m’y suis mise, j’ai jamais arrêté le vélo après

D : Donc vous avez appris toute seule

J : Au boulot, par la force des choses, je n’avais pas le choix

D : Vous saviez pourtant que factrice vous deviez faire du vélo, vous n’y aviez pas pensé ?

J : Non, il fallait que j’évolue, je voulais garder mon boulot, j’avais mon fils

D : Après vous avez eu votre propre vélo. C’était cher à l’époque un vélo ?

J : Je ne m’en rappelle plus, ça me coûtait d’acheter le vélo, c’était un budget. Je me rappelle plus du prix. J’étais allée chez Motobécane, c’était cher dans ces magasins, il n’y avait pas Décatlon, des grands magasins.

D : Il n’y avait que des petits marchands de vélo

J : ça marchait bien. On avait un petit souci, il n’y avait pas de problème. Il y avait les crevaisons, la chaîne. J’ai appris à réparer mon vélo, à remettre la chaîne parce que souvent on déraillait, personne ne venait vous aider

D : D’accord. Bien maintenant qu’est-ce que vous pensez des aménagements cyclables à Senlis ? Comment on pourrait améliorer ça ?

J : Je pense qu’il n’y en a pas assez, c’est très dangereux. Je viens de Bonsecours, je vais à la Poste. J’ai équipé mes rayons de trucs fluorescents (….). Il faut mettre un casque, c’est obligatoire

D : Qu’est-ce qu’il y a d’autre d’obligatoire pour la sécurité ?

J : Au bureau il faut mettre les chaussures de sécurité. Pour les tournées ce n’est pas la peine. Le matin, je fais le tri des boîtes postales, c’est un chantier que j’aime bien. On le fait entre 7 heures et 8 heures et demi. Ensuite je redescends trier ma tournée

D : Vous partez en tournée à quelle heure ?

J : En moyenne ce n’est pas avant 10 heures 10 heures et demie, l’été je peux partir plus tôt

D : Et vous finissez à ?

J : Mes horaires c’est 7 h30, 14 heures et 20 minutes de pause. Mais je finis rarement à cette heure

D : Parce qu’on vous rajoute des rues ?

J : Oui comme on a moins de courrier

D : Vous devez connaître les rues de Senlis par cœur ! Vous n’êtes pas toujours restée au centre ?

J : Non, je suis restée 16 ans sur la tournée de Brichebay. J’ai eu la chance de prendre la tournée d’un gars qui partait en retraite, elle était bien à l’époque

D : Et le centre c’est depuis quand ?

J : Une quinzaine d’années. J’ai voulu changer parce que j’ai anticipé. Ils allaient construire à Brichebay, ça allait s’étendre et puis il y avait la côte à monter, avec l’âge qui venait, la rue de la République.

D : Vous êtes combien de facteurs à Senlis ?

J : Une vingtaine

D : Revenons aux endroits dangereux à Senlis, aux aménagements cyclables

J : Je viens de Bonsecours, j’ai un gilet fluo, des lumières, je suis bien équipée quand il fait noir. Parce qu’il y a des voitures cinglées, le matin de bonne heure, ça trace le matin, l’avenue Foch. Quand il y a du brouillard, je roule sur le trottoir, c’est mieux et moins dangereux

D : Il y a un aménagement de prévu de Chamant jusqu’à la voix verte

« La rue de la République, elle est très dangereuse pour un cycliste »

J : Ah c’est bien parce que quand vous arrivez au Cerf, c’est très dangereux, les voitures ne ne s’arrêtent pas, ça part dans tous les sens. Et les cars scolaires. Le matin ils doublent le vélo et combien de fois j’ai failli me faire happer par derrière. La rue de la République, elle est très dangereuse pour un cycliste. Ça fait des années que je la prends, j’avais même peur en vélo, avec les camions …

D : Ce serait bien de voir avec vos collègues les endroits qu’ils trouvent dangereux eux aussi à Senlis

J : Oui. Ce sont des collègues hommes, ils filent, ils ont moins peur

D : Vous savez qu’on soit homme ou femme si c’est dangereux....

« On est bien en vélo, on est libre, je me sens libre . En même temps on observe tout, on fait attention. Tandis qu’en voiture, on voit rien. »

J : Surtout que je me sens mieux en vélo qu’en voiture. On est bien en vélo, on est libre, je me sens libre . En même temps on observe tout, on fait attention. Tandis qu’en voiture, on voit rien.
On est à l’aise en vélo, mais pas en sécurité.

D : Est-ce que vous trouvez qu’il y a plus de vélos à Senlis ?

J : Je vois de plus en plus de mamans qui emmènent leur enfant à l’école. C’est même bien pour les enfants, au lieu de les déposer en voiture. Cela les responsabilise

D : Ils peuvent commencer à appréhender l’équilibre sur un vélo, l’espace, le danger ...

J : Le casque n’est pas pratique en tournée, ça ne protège rien, quand il pleut

D : Il y a des cagoules que l’on peut mettre sous le casque comme les motards

J : C’est dur l’hiver, avec les intempéries, avec l’âge on résiste moins. Je me rappelle d’un vieux bonhomme qui venait chez mes parents à Verneuil, j’étais impressionnée, j’avais peur et en le voyant je me disais « je serai jamais facteur ».... il était tout dégoulinant d’eau, il pleuvait, il apportait un télégramme avec une mobylette de l’époque.

D : ça a bien changé

J : Oui et il n’y aura peut-être plus de bicyclette. Il y aura des quads électriques, un « quadéo » je crois que ça s’appelle, à 4 roues.

D : On ne verra plus de facteur à vélo ?

J : On ne sait pas tout non plus.... personnellement je ne regrette rien, j’ai un beau parcours derrière moi, c’est un beau métier

D : En quoi c’est un beau métier ?

J : Déjà j’étais de nature très timide, si je n’avais pas fait ça, je serai restée timide. Ça m’a permis de parler avec les gens. Je rendais service aussi à des gens, je partageais leur vie. Je me souviens, ça m’a toujours marqué, je la revois toujours cette personne. Je lui apportais son mandat, à Brichebay, je faisais ça régulièrement. Et un jour, il y avait les gendarmes qui étaient là, elle pleurait. J’avais compris, j’étais jeune à l’époque, je suis revenue le lendemain lui apporter son mandat. Elle venait de perdre sa fille d’un accident de mobylette. Je l’ai prise dans mes bras. J’avais compris qu’il se passait quelque chose. J’en ai encore la chair de poule. Ça m’a vraiment marqué.

D : Vous n’apportez pas aussi toujours les bonnes nouvelles

J : Aussi oui, parce qu’on apportait les télégrammes avant. Le télégramme arrivait, il fallait y aller tout de suite. J’allais à Apremont en mobylette qui ne marchait pas toujours, je tombais en panne d’essence. Je ne savais pas faire de la mobylette non plus. Il fallait y aller, en plein hiver.

D : On vous apprenait, on vous formait à apporter ces mauvaises nouvelles ?

J : Non pas du tout, il faut prendre sur soi, aller vers les gens, on sent qu’ils en ont besoin. Chez moi c’était naturel, je sentais qu’il leur fallait du temps, on en parlait pas bien sûr. Mais on sentait qu’ils avaient besoin d’un petit coucou et ça réconfortait. J’ai appris tout ça.
Mais ça prenait trop d’ampleur sur ma vie personnelle

D : ça débordait ?

J : J’étais trop au service des gens, parce que à vouloir en faire plus, c’était comme ça

D : Vous alliez un petit peu trop loin. Est-ce que maintenant ça a changé, les contacts avec les gens ?

J : On n’a plus le temps pour le relationnel. Et puis les gens sont de moins en moins là. Ils n’attendent plus le facteur. Avant ils attendaient à telle heure. Maintenant on n’a plus d’heure. Avant on passait avant midi. Maintenant, il n’y a plus de courrier. Tout est sur mail

D : Sauf les impôts... même pas … ils ont bien été obligé d’évoluer à la poste, ça a été une sacré cascade

J : Peut-être qu’avec les colis ils vont se rattraper. Les gens commandent sur internet.

D : Mais il y aussi d’autres transporteurs

J : Il y a de la concurrence mais ça on n’y peut rien

D : Est-ce que le métier de facteur va peut-être s’arrêter ? Le facteur à vélo

J : ça va être terminé. C’est dommage. Dans les campagnes, il y a des gens qui ne voyaient que les facteurs. Maintenant on va pouvoir le faire mais ce sera payant

D : Ce ne sera pas apporter une lettre mais un service à la personne. Ce qui existe déjà. Ce qu’on appelle les auxiliaires de vie. Donc la poste va prendre ce service

J : Il faudra que les gens aient les moyens. Ce ne sera pas pris en charge, comme les auxiliaires de vie, c’est un service payant. Les gens qui ont une petite retraite ne pourront pas se le payer. Ce sera les gens qui ont les moyens qui pourront le faire...

Senlis, 07 juillet 2017

Recueilli par Dominique Baube